La fuite
Comme l’avait annoncé le scribe, le vent se leva soudain, chassant la brume vers une autre avenue. D’un seul coup la nuit se dissipa et l’air redevint respirable.
— À n’en pas douter, nous sommes tombés au mauvais endroit, grommela le chien bleu. L’idée de perdre mes poils ne m’emballe pas plus que ça.
— Comment allons-nous sortir de ce guêpier ? se lamenta Sebastian.
Après avoir pris congé du curieux vieillard (mais en était-ce vraiment un ?), Peggy Sue, Sebastian et le chien bleu sortirent dans la rue. Le jour était revenu, soulignant l’aspect crayeux des bâtiments décolorés. Même les affiches publicitaires étaient devenues illisibles car elles s’étaient changées en de grandes feuilles vierges.
— Si l’on reste trop longtemps dans les parages on me surnommera le chien blanc, maugréa le petit animal. Regardez ! Même ma cravate a blanchi ! On dirait qu’on l’a trempée dans l’eau de Javel.
Alors qu’ils tournaient au coin de la rue, les trois amis se trouvèrent nez à nez avec ceux que Servallon surnommaient « les fuyards ». Les adolescents reculèrent aussitôt pour éviter de se faire piétiner par cette foule qui courait au milieu d’un nuage de poussière. Il y avait là trois cents inconnus vêtus de haillons qui galopaient en haletant. Certains tiraient des pousse-pousse, d’autres des chariots bâchés. Couverts de sueur, ils progressaient avec régularité, s’oxygénant à la manière des athlètes au cours d’une compétition sportive. Un petit groupe de jeunes gens armés de balais se déplaçait en tête de la colonne, ôtant les pierres ou les tessons de bouteilles qui encombraient le terrain.
Sebastian regarda Peggy et lui dit :
— Qu’est-ce qu’on attend ? Autant se joindre à eux puisque nous ne connaissons personne.
— D’accord, fit l’adolescente, en avant pour le marathon !
Et ils se mirent à trotter à la hauteur du premier pousse-pousse. L’homme installé au creux de la voiture dormait la bouche ouverte, un bandeau sur les yeux afin de se protéger de la lumière.
Peggy héla le coureur qui tirait la petite carriole et se présenta, mais l’homme lui fit signe de se taire d’un geste courroucé.
— Tu risques de réveiller Bomo, notre chef ! grogna-t-il. Si tu veux bavarder, va donc courir en queue de peloton. Moi, je dois économiser mon souffle…
Sebastian et Peggy Sue se laissèrent donc distancer. Des chariots passèrent, tirés par des hommes attelés comme des animaux de trait. Peggy dénombra une vingtaine de charrettes. À l’intérieur on apercevait des gens couchés sous des couvertures. Tout le monde paraissait en excellente condition physique. Les hommes comme les femmes arboraient une musculature harmonieuse, développée par la course. Leur peau était agréablement colorée.
À deux reprises Sébastian héla d’autres coureurs, mais personne ne lui répondit. Tous semblaient soucieux d’économiser leur souffle. Enfin, un marcheur isolé lui fit signe.
— Je me suis blessé au pied, haleta-t-il, je te parle si tu me portes pendant cinq kilomètres.
Sébastian n’hésita pas. L’homme était mince, tout en os et en muscles, il le jucha sur son dos. C’était pour lui un fardeau négligeable.
— Vous n’êtes pas d’ici, dit l’inconnu, je vous ai vus tomber du ciel accrochés à un parachute. Vous n’avez pas eu de chance d’atterrir au beau milieu du quartier empoisonné.
— Ne traînez pas ! hurla un surveillant muni d’un chronomètre et d’un porte-voix. La zone de brouillard mesure trois kilomètres de long. Le vent souffle à la vitesse approximative de dix kilomètres/heure et pousse la fumée bleue sur nos talons. Si vous voulez échapper au poison, vous devez maintenir la cadence.
— Qui est-ce ? demanda Peggy Sue.
— Le navigateur, dit le blessé. C’est le pilote de la caravane. Il apprécie la force du vent et l’emplacement des poches de brouillard toxique. Plus le vent souffle, plus le poison se déplace avec rapidité. Cela implique de courir plus vite pour ne pas être rattrapé par la fumée. Aujourd’hui il ne faut pas se plaindre, la brise est calme. Une moyenne de dix kilomètres/heure n’a jamais tué personne. Mais certains jours de bourrasque, la brume glisse au long des rues à la vitesse d’un cheval au galop, il faut alors filer ventre à terre pour se maintenir dans la zone respirable.
Sébastian tourna la tête. Loin en arrière, on apercevait à l’horizon des toits un panache de fumée indigo.
— Si l’on s’assoit au bord d’un trottoir pour se reposer, dit amèrement le blessé, on court le risque d’être submergé par la brume. Il faut à tout prix éviter d’être touché par elle si l’on ne veut pas partir en lambeaux. Je pense que vous avez compris le principe ?
Peggy Sue hocha la tête. Sébastian courait d’un pas lourd mais régulier.
— Lorsque la bourrasque se déchaîne, il est presque impossible de tenir le rythme, dit l’homme. Heureusement le climat de Kromosa est assez clément. Les jours de calme plat, le souffle de la Dévoreuse stagne au-dessus des crevasses et cesse de nous poursuivre. Nous pouvons alors nous arrêter pour paresser, mais cela ne se produit guère plus d’une ou deux fois par semaine en cette saison.
— Comment t’es-tu blessé ? demanda Peggy Sue.
— Sur un piège posé par les compagnons de la pieuvre. Ils nous détestent. Ils ont pris l’habitude de creuser des trous dans le sol et d’y enfouir de longues pointes pour nous percer les pieds. Voilà pourquoi nous faisons courir des éclaireurs en tête de colonne. Ils déblayent le terrain et repèrent les pièges. C’est un travail dangereux car l’on risque soi-même de poser le talon sur un clou empoisonné. Si vous voulez être admis dans la colonne, allez voir Bomo, le chef, et postulez pour cet emploi, on vous acceptera sans difficulté.
— Je peux tirer les chariots, dit Sébastian. Je suis fort.
— Oui, fit l’homme, mais la fille est trop fluette, elle n’y arrivera pas. Si elle accepte le poste d’éclaireuse, elle a une chance d’être admise par le clan. Évidemment, c’est une activité dangereuse.
Peggy fit la grimace. La perspective de plonger le pied dans un trou hérissé de pointes vénéneuses ne la réjouissait guère ; d’autre part, elle voyait là un moyen rapide de gagner la considération du clan.
— Si je comprends bien, dit Sébastian, le nuage de fumée cache d’autres dangers…
— Oui, grommela l’inconnu. Il faut monter une garde vigilante car les compagnons de la pieuvre rôdent dans les décombres, se dissimulant dans la brume. Ils préparent des pièges, creusent des fosses ou essayent de se glisser dans les chariots pour saboter les attelages. Tout leur est bon pour nous offrir en pâture à leur idole : la Dévoreuse. Ils n’ont qu’un but dans la vie, veiller à ce qu’elle ait toujours de quoi manger.
Peggy Sue se sentait envahie par le découragement. Dans quel bourbier étaient-ils tombés ? Sébastian serait-il capable de courir huit heures par jour sans succomber à l’épuisement ? Depuis qu’il était redevenu humain, il n’était plus aussi fort qu’avant. Chaque fois qu’il se fatiguait, il sombrait dans un sommeil comateux – anormal – dont rien ne pouvait le sortir, pas même un coup de canon tiré près de l’oreille !
— Une heure de course, une heure de repos, confirma le coureur, c’est la règle. Les équipes sont habituées à ce rythme. On s’y fait.
Au bout de cinq kilomètres, Sébastian le reposa sur le sol. L’homme offrit alors de les conduire auprès du chef de caravane.
— Il s’appelle Bomo, dit-il, moi c’est Goussah.
Toujours trottant, ils se hissèrent à la hauteur d’un pousse-pousse occupé par un homme d’une cinquantaine d’années aux joues couvertes de tatouages. Goussah se chargea des présentations, multipliant les courbettes.
— Elle est fluette, dit méchamment Bomo en jetant un coup d’œil à Peggy, elle ne sera pas capable de courir bien longtemps. (Se tournant vers Sébastian, il lança :) Et qui est ce gamin aux biceps disproportionnés ? Il a un air insolent qui ne me plaît guère.
Goussah entreprit de plaider la cause des deux jeunes gens. Bomo fit la moue.
— Je leur laisse une chance, dit-il en esquissant un geste en direction des balayeurs. Si la fille peut courir jusqu’à ce soir sans se percer les pieds, elle pourra rester avec nous. Si elle se blesse, nous l’abandonnerons derrière nous, et les compagnons de la pieuvre lui régleront son compte.
Peggy s’inclina en signe de remerciement et gagna la tête de la colonne. Un garçon aux traits creusés par la fatigue lui tendit un balai et se retira à l’arrière.
La jeune fille observa les éclaireurs qui soulevaient un véritable nuage de poussière à force de balayer la route. Ils évoluaient avec des gestes saccadés, sondant le sol à coups précis, écartant les morceaux de bois qui pouvaient dissimuler une chausse-trappe. En l’espace de dix minutes, ils mirent au jour deux trous garnis de bambous effilés, ainsi qu’un piège à loup rudimentaire caché dans une flaque d’eau.
— Il faut être vigilant, expliqua Goussah, pour un coureur, une blessure au pied peut déboucher sur l’exclusion pure et simple. J’ai connu une fille de quinze ans dont le tendon d’Achille avait été sectionné par une lame à ressort. Elle a dû abandonner la colonne et s’asseoir au bord du trottoir. Les compagnons de la pieuvre l’ont jetée dans une crevasse.
Peggy ne répondit pas ; les mains serrées sur le manche du balai, elle sondait la route, calquant ses gestes sur ceux des autres éclaireurs. Le chien bleu se rendait utile en reniflant le sol et en détectant lui aussi les pièges dissimulés. Il se révéla très efficace et les balayeurs le prirent aussitôt en amitié. À la fin de la journée, ils le considéraient comme leur mascotte.
Sébastian, lui, s’était attelé à une charrette chargée d’enfants et galopait, le front bas, les muscles gonflés par l’effort.
Il courut ainsi jusqu’à la nuit. Au moment où la caravane fit halte, le jeune homme s’abattit et sombra dans un coma profond, auquel personne à part Peggy Sue ne prit garde.
On alluma des feux, et des sentinelles choisies parmi l’équipe qui venait de se réveiller s’installèrent çà et là. Peggy, laissant Sébastian sous la surveillance du chien bleu, se faufila jusqu’à l’un des bivouacs pour essayer de se procurer un peu de soupe. Goussah l’y aida et entreprit de masser les pieds meurtris de la jeune fille à l’aide d’une pommade grise.
— Tu es mignonne, dit-il, je t’aime bien. Tu dois tenir le coup, sinon le chef te fera chasser.
— Il faut pourtant que nous sortions d’ici, grogna Peggy. Nous sommes des messagers, nous devons porter un pli au palais royal.
Goussah la dévisagea avec incrédulité. L’espace d’une seconde, il parut se retenir d’éclater de rire.
— Un pli ? dit-il. Je me demande bien qui le lirait ! Tu ne sais donc pas que tous les seigneurs kromosas s’adonnent au délire de la drogue ?
— Quelle drogue ?
— La drogue fabriquée par la Dévoreuse. On la surnomme « la délicieuse gourmandise ». C’est ce que racontent les gardes en faction devant la grande porte. Dans le quartier riche, les gens vivent dans un état de délire permanent. Rien ne les intéresse hormis la satisfaction de leur vice. Je n’en sais pas plus ; ce sont des somnambules, des zombies. Ton message, personne ne le lira, tu peux le jeter au feu.
Sur ces mots, le jeune coureur s’allongea pour dormir, laissant Peggy Sue perplexe.
*
Le lendemain, la course reprit. La caravane s’ébranla dans la lumière grise de l’aube. Sorti de son coma, Sébastian était de nouveau en parfaite forme physique et capable de tirer des charges énormes. Bomo, le chef de convoi, le surveillait d’un œil intéressé.
À midi, l’essieu d’un chariot chargé d’enfants cassa, répandant son chargement sur les pavés. Les gosses se mirent à hurler, terrifiés à l’idée que le brouillard allait bientôt les envelopper.
— On a saboté la roue, annonça Goussah, c’est encore un coup des amis de la pieuvre. Ils ont dû se glisser dans le camp au cours de la nuit ! Ce sont des démons, on ne les voit jamais.
Et il désigna l’essieu qui portait la trace d’un coup de lime.
On ramassa les gamins en pleurs. Une cantinière vint les examiner.
— La Dévoreuse espère que nous les abandonnerons, grinça Goussah, à cause de la surcharge. Les chariots sont vieux, si on y entasse trop de gens, ils se brisent. La bête des souterrains le sait. Moins il y aura de charrettes, plus les gens devront se déplacer à pied ; de cette manière ils deviendront des proies faciles. Dès que le brouillard vous enveloppe il faut se préparer à voir les tentacules jaillir des crevasses. Elle est rapide, la garce ! Et silencieuse avec ça. On est entraîné au centre de la terre avant même d’avoir compris ce qui vous arrive.
Sébastian alla soulever le chariot pendant que les coureurs s’évertuaient à remplacer l’essieu brisé. Bomo pestait dans son pousse-pousse, tandis que le chronométreur estimait le retard accumulé et déterminait la position de la colonne par rapport à l’avance du brouillard empoisonné.
— La fumée est à sept kilomètres derrière nous ! glapissait-il. Elle approche, elle approche.
L’essieu fut changé, les roues remises en place. Les gosses reprirent leur place sur la plate-forme du véhicule.
— Chez nous, ceux qui ne sont pas capables de courir n’ont guère de chance de survivre, dit Goussah en évitant le regard de Peggy Sue.
— La fumée ! hurla le chronométreur. À quatre kilomètres derrière vous. Elle se rapproche. Galopez si vous ne voulez pas qu’elle vous lèche les talons !
Le convoi reprit sa course. Cette fois, les hommes avançaient les coudes au corps, la bouche grande ouverte, essayant de grignoter le retard accumulé. Les roues de bois des carrioles faisaient un vacarme d’enfer sur les pavés, et les éclaireurs travaillaient à toute allure pour nettoyer la route des pièges sournois déposés à la faveur de la nuit. La peur du brouillard empoisonné aiguillonnait chacun. On le sentait tout proche ; Peggy Sue avait l’impression de percevoir son odeur irritante. Elle redoutait le moment où la fumée les envelopperait.
— Quatre kilomètres et demi ! annonça le chronométreur avec un certain soulagement. Continuez, mes petits, le salut est dans la force de vos mollets et la poussière que vous mangerez !
Un concert de halètements lui répondit.